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mardi 14 avril 2020
Lesbos : une trainée de poudre qui n'en finit pas
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vendredi 20 mars 2020
A Lesbos, contre les barbelés de la mer Egée
Une grande joie de voir un des mes articles imprimé dans le numéro de
Mars 2020 de l'excellent journal indépendant CQFD. Sur la situation à
Lesbos - et les luttes qui s'y jouent.
Disponible en ligne
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dimanche 19 janvier 2020
Fragments #2
"Ce qui différencie ici de là-bas, c'est qu'ici il n'y a pas d'échappatoires en artifices, le réel persiste. Il s'agrippe à vous, à la cheville et au cœur, rejaillit sur le visage en écume et en larmes belles car épuisées d'être vraies, si vraies. La vérité est nue, si intensément nue, le couvercle l'opercule le miroir l'ombre la brume ont sauté.
Sur la
plage, à la recherche d'une marche
d'instants
arrachés au temps
le réel a
ressurgi, apporté par la marée,
brusque en
un tas de loin indistinct
et puis, là,
couleurs pile entassement sur le rivage
des morceaux
de vie crus que la mer a recraché
A la vue du
ciel indifférent d'azur
des enfants
des parents en papiers
étonnamment
intacts
Qu'en est-il
des humains ?
ont-ils
sombré, ne reste-t-il d'eux que des papiers, une pile de vêtements
et une sandale d'enfant ?
Qu'ont-ils
perdu, les preuves des errances d'une vie ou la vie elle-même ?
Sur la
grève, le récit d'un naufrage
Naufrage
collectif aux mille visages
des années
d'audace ou d'indifférence criminelles, jeter les vies à la mer,
ne pas même
leur accorder les mots que portent, elles, les bouteilles
solitaires ;
Nous parlons
de laisser-faire, mais il y a des actions, des plans, des mesures,
et des
phrases qui les enrobent, empaquettent des décennies glaciales
comme l'eau,
froide, si froide ; glissent sur elle les ombres les nombres les
autres.
Une famille
tirée des numéros ; son histoire, un fragment de son parcours
sous des lettres imprimées, que la marée n'a pas bouffé ;
langue allemande je ne discerne que le terme d'asylum et celui
de flight, vol Hamburg-Kaboul, 2016, en-tête OIM, départ
volontaire, si volontaire que quatre ans plus tard ils s'embarquent
sur un rafiot de fortune en plein hiver.
J'ai vu, à
nouveau, si brutale et glaciale, sur la grève la claque du réel."
dimanche 1 décembre 2019
Les frontières se resserent
Les annonces
tonitruantes captées par les micros et les caméras ont semé des
germes de doutes et de craintes sur les îles de l’Égée. Le
nouveau gouvernement grec de droite enchaîne les déclarations,
irréalisables ou irresponsables, toutes glaçantes. Dans un premier
temps, une pluie de chiffres s'est abattue : 30.000 demandeurs et
demandeuses d'asile seraient transférés vers les terres
continentales avant la fin de l'année, nombre qu'un énième
revirement a abaissé à 20.000. Nombre également accompagné d'un
autre, brutal : 10.000 personnes seraient parallèlement déportées.
Des années
de stagnation et d'improvisation, des services d'asile et leur appui
européen débordés, l'état critique des relations entre l'Union
Européenne et la Turquie, l'arrivée de milliers de personnes chaque
semaine sur les îles (1), beaucoup d'éléments laissent dubitatif
quant à la réalisation effective de ces projets aux contours de
coups d'éclat.
Mais un
dernier, de coup d'éclat, ou de coup à l'estomac, s'est abattu il y
a une semaine : les camps de Lesbos, Chios et Samos laisseraient
bientôt place à des centres de détention (2). La multiplication
des camps comme institutions répressives de tri et de mise à
l'écart des exilés a toujours trouvé son prolongement logique dans
les centres de détention, les prisons, les cellules de commissariat,
de ports, d'aéroports. (3). De multiples dénominations viennent
recouvrir ces espaces d'enfermement – pour ceux prévus sur les
îles orientales de leur pays, les membres du gouvernement grec ont
opté pour celle de « centres fermés de pré-renvoi ».
Lors d'une réunion entre les acteurs de santé du camp de Lesbos, un
médecin grec d'une agence étatique jonglait difficilement avec cette
paraphrase absconse forgée par les autorités : « Donc
ce sera oui un centre, un nouveau centre, qui ne sera pas ouvert,
enfin les personnes ne pourront pas entrer et sortir comme ça, un
centre qui sera euh.. fermé.. » ; avant d'être
interrompu par un membre d'une ONG : « Donc, un centre
de détention ».
Tous les
acteurs de terrains, qu'ils soient dépendants ou non de l’État,
paraissent désemparés. Les décisions semblent avoir été prises
d'en haut, sans concertation, et surtout sans connaissance de la
réalité aux frontières. Près de 40.000 personnes y vivent
désormais, l’écrasante majorité dans des tentes fragiles, les
uns contre les autres, dans et aux abords de camps surpeuplés, dont
la capacité officielle totale avoisine à peine 6.000 places. Les
fortes pluies arrivent avec l'hiver. Elles signifient retrouver sa
tente inondée, naviguer entre les immenses flaques mêlant boue et
eaux usées, dormir dans des couvertures et des vêtements humides
alors que les températures chutent et que l'eau chaude, pour les
douches, est une exception.
![]() |
| Camp Vial, Chios, Grèce, novembre 2019 |
Les autorités ne se soucient guère des
effroyables conditions de vie dans les camps des îles grecques ;
l'objectif est de repousser le plus grand nombre possible de
personnes en dehors des frontières. En définitive, dans un contexte
où aucune solution d'ampleur, autre que répressive, n'est envisagée
au niveau européen, et où certains premiers rendez-vous pour les
procédures d'asile sont fixés en 2021, 2022 voire 2023,
l'accélération de leur traitement – avec l'objectif de réduire
au maximum le nombre de personnes acceptées – passera et passe
déjà par des mesures non seulement inhumaines, mais illégales.
De nombreux
témoignages font état de refoulements aux frontières terrestres
avec la Turquie, accompagnés de violence, de vol et de mauvais
traitements (4).
Des dizaines
d'autres, entendus ici, ajoutent à la longue liste de déni des
droits humains (à l'éducation, aux soins, à un logement décent, à
une information et un soutien juridiques), ceux auxquels devraient
avoir accès les enfants venus seuls à Lesbos. Puisqu'il est embarrassant
d'avoir plus de 1200 mineurs non accompagnés sans logement en Grèce,
vivant dehors en plein hiver (5), chiffre que nous pensons d'ailleurs
sous-estimé, étant donné que des sources sur le terrain estiment à
plus de 600 les gosses seuls rien que dans la Jungle à coté de Moria, il s'agit de faire disparaître les enfants en tant qu'enfants.
Certains d'entre eux, bien qu'ayant affirmé être âgé de 15 ou de
16 ans ont été désignés de façon discrétionnaire comme adultes
par les médecins du camp, lors de leur enregistrement, comme le raconte M.R, arrivé il y a un mois : « Ils ont écrit 2001, mais moi je leur ai dit "C'est 2003, c'est 2003, j'ai 16 ans". Ils m'ont répondu "Prouvez-le alors" ».
Récemment,
28 migrants venant de pays d'Afrique subsaharienne, emprisonnés dès
leur arrivée dans le centre de détention à l'intérieur du camp de
Moria, ont été débouté de l'asile sans avoir passé d'entretien. La raison évoquée par l'office régional de l'asile de
Lesbos – l'impossibilité de trouver des interprètes – est non
seulement contraire aux lois européennes, mais également profondément
cynique, dans la mesure où certains d'entre eux parlent.. le
portugais. (6)
Le déni des
droits s'accompagne d'un déni des lois, et ce de plus
en plus ouvertement. La création de centres de détention sur les
îles de Lesbos, Samos et Chios fermerait encore un peu plus la porte
de l'Europe à celles et ceux fuyant la misère, la guerre, la
violence, et ouvrira plus grande encore celle de leur traitement illégal
et inhumain. H., demandeur d'asile irakien enfermé plusieurs mois en centre de détention, parle en ces termes de l'enfermement, qui menace des milliers de femmes, d'enfants et d'hommes sur la route de l'exil : « En prison, ils te prennent tout, tout ce que tu as d'humain. Ils veulent que tu ne sois plus un être humain ».
![]() |
| Tessa Kraan, Camp de Moria, Lesbos, octobre 2019 |
(1) Se référer aux chiffres de l'ONG Aegean Boat Report, qui croise données officielles et de terrain :
https://aegeanboatreport.com/
(2) Le Monde, avec AFP, « La Grèce va fermer ses trois plus grands camps de migrants près des côtes turques », 20 novembre 2019.
(3) Pillant,
Laurence et Tassin, Louise, « Lesbos, l'île au grillages.
Migrations et enfermement à la frontière gréco-turque », Cultures
& Conflits, n°99-100, 2015.
(4) Mobile Info Team, « Illegal Pushbacks in Evros: Evidence of Human Rights Abuses at the Greece/Turkey Border », Annual Report 2018/19, novembre 2019.
(6) Legal Center Lesvos et al., Press Release, 25 novembre 2019.
jeudi 3 octobre 2019
Ni des nombres ni des ombres
Lors d'un premier retour aux frontières égéennes, j'ai écrit sur la permanence (1). Celle des camps, des balafres en barbelés, et de la violence exercée contre celles et ceux que l'on maintient en suspens au dessus de décisions opaques. Mais comment trouver les mots quand le permanent non seulement s'étire, mais évolue en pire ?
Depuis que
je suis arrivée à Lesbos, il y a 10 jours, les morts se sont
enchaînées. Un petit garçon de 5 ans écrasé par un camion sur
l'interminable route reliant Moria à Mytilène, un enfant cherchant
comme des milliers d'autres quelques recoins pour jouer, loin des
tentes entassées. Cinq femmes et deux enfants noyé.e.s à quelques
kilomètres de là, au large de l'île de Chios, après un naufrage
de plus. Une femme et son nourrisson, pris.e.s dans les flammes
dévorant le plastique et le préfabriqué amoncelés à la hâte dans
le camp de Moria.
10 mort.e.s
en 10 jours, 13.000 personnes dans un camp prévu pour 3.000 ;
des disparitions effectives ou symboliques, de la vie et de la vue.
Mais si l'on s'en tient aux nombres, nous peignons des ombres.
![]() |
| DR, camp de Moria, 29 septembre 2019 |
Depuis
l'incendie survenu à Moria, dimanche 29 septembre, caméras, micros
et appareils photos ont afflué sur l'île. Il fallait peindre en
quelques heures ce qui persiste depuis des années. Paragraphes et
palabres approximatifs ont bientôt été étalés. Comme le feu, le
crépitement des flashs sera passager. Il se révèle parfois tout aussi meurtrier quand, voguant à la lumière des suppositions, des
journalistes écrivent que des réfugié.e.s ont allumé eux-même le
brasier, ou encore que les policiers n'ont pas eu d'autres choix que de faire usage de gaz
lacrymogène puisqu'une « émeute » aurait éclaté,
alors que les nuages chimiques prenant la suite de ceux de l'incendie
n'ont servi qu'à éteindre dès les premières heures les voix que
l'Europe souhaiterait asphyxier.
La première
mesure prise par le gouvernement grec au soir de ce dimanche de deuil
a été d'envoyer en urgence à Lesbos trois escadrons de CRS locaux
(MAT) par avion de guerre depuis Athènes. Lorsque l'on sait qu'il
faut des mois voire des années pour que les demandeuses et
demandeurs d'asile puissent quitter les camps surpeuplés des îles
orientales de la Grèce, et que l'hiver approche, tandis que des
milliers de personnes y dorment dans des tentes fragiles ou à même
le sol, l'ironie est amère.
Les ombres
restent présentes, celles que l'on a pas le temps de dissiper
lorsque l'on doit rapporter en quelques lignes un événement que
l'on conçoit comme singulier, hors de l'espace dans lequel il se
déploie, un événement que l'on dépeint événement et rien
d'autre, que l'on peut certes décliner en paraphrases tragiques –
incendies meurtrier, tragique incident – mais que l'on se retient
de penser pour ce qu'il est : la conséquence de choix. La mort
aux frontières n'est jamais de l'ordre du fortuit, elle est
construite comme technique, comme geste politique.
Fermer les
frontières est en soi un acte violent, puisqu'il ne peut se réaliser
que par la violence : multiplication des contrôles policiers,
des patrouilles de bottes et des vols de drones, fichage généralisé
des voyageurs et voyageuses indésiré.e.s, enfermement et mise à
l'écart, déportation.
![]() |
| Giorgos Moutafis/Reuters, camp de Moria, 29 septembre 2019 |
La violence
ne s'exerce pas contre des ombres, ni contre des nombres. Elle est
celle de deux coups de téléphone donnés à un jeune homme, arrivé
depuis déjà un an, l'un pour dire que son premier entretien pour sa
demande d'asile se tiendra dans deux jours, et l'autre, le lendemain,
pour lui annoncer qu'il se tiendra finalement un an et demi plus
tard. Elle est celle vécue par une jeune femme dormant à même le
sol, son enfant dans les bras, à coté de dizaines de personnes le
long des grilles du camp, et qu'un coup de bottes réveille à
l'aube. Elle est celle d'un jeune de 19 ans, échappé de la guerre,
qui vient de perdre sa petite sœur dans le naufrage de son
embarcation quelques jours plus tôt, et dont la tentative de mettre
fin à ses jours, une poignées de minutes plus tôt, ne justifie par
aux yeux des policiers l'appel d'une ambulance, car ce n'est pas
« une urgence ». Il n'existe plus, en définitive,
d'urgence, puisque la mort est acceptée comme technique politique.
Alors,
contre l'acceptation de inacceptable, des poings sont brandis en
l'air. Des paroles s'élèvent, des corps se soulèvent. Le lundi et
le mardi qui ont suivi l'incendie, des centaines de résident.e.s du
camp ont manifesté. En plusieurs langues, les revendications de liberté
de circulation, de la fin des camps-prisons des îles grecques, du
droit pour toutes et tous de vivre en paix et dignement, ont éclaté dans
l'atmosphère. Les uniformes ont empêché la marche de se poursuivre
jusqu'à la capitale de Lesbos, de quitter le périmètre des ombres.
Mais la lutte se poursuivra. Mais la lutte vivra.
(1) « Le temps et les camps », 17 mars 2019, sur ce blog.
lundi 3 juin 2019
Des bris d'histoires et des brins d'espoir
Un jour, en mars, il est 22h30. En une
bourrasque faite de corps et de cris, un groupe de jeunes entre en
trombe dans la clinique médicale, portant à bout de bras un gamin
de 15 ans inconscient. Les spasmes qui l'agitent, auxquels succède
l'hébétude la plus complète, font naître l'inquiétude sur chaque
visage. L'imminence d'un danger presque vital semble poindre, tant
l'état physique de celui que l'on a déposé là, sur un banc
recouvert de bâches en plastique, est impressionnant. Ses paroles,
quand il peut alors en prononcer quelques unes, sont elles aussi
alarmantes – leur traduction, dans le brouhaha, parvient à nos
oreilles : « Il va mourir, il va mourir ».
Néanmoins, l'unique pronostic vital que l'on pourrait engager est
celui de la persistance de l'espoir, parmi ces existences capturées
aux frontières. Le jeune fait une crise d'angoisse, c'est son corps
qui parle, exprime, crie. Des scènes comme celle-ci sont
habituelles, et sont condamnées à se répéter inlassablement tant
que des enfants, venus seuls ou ayant perdu leur famille en chemin,
seront parqués dans des camps pendant des mois, sans soutien social
et psychologique consistant.
A
Moria, les « mineurs non accompagnés » sont placés dans
les « Sections », espaces encadrés de grillages abritant
de longues bâtisses en métal dont les chambres accueillent entre 15
et 20 jeunes. Si les conditions de vie qui y règnent sont bien
supérieures au reste du camp, les gamins restent livrés à
eux-mêmes. L'imbroglio de la situation est telle que l'on ne sait
jamais vraiment qui est en charge de ceux-ci et à quel moment ;
militaires, policiers, bénévoles internationaux.les, fonctionnaires
grecs.ques piétinent, se renvoient les responsabilités. Cette
organisation sibylline contraste avec l’incisive réalité. Notre
clinique se trouvant à proximité immédiate des Sections, nous
recevons quotidiennement des jeunes souffrant d'addictions, impliqués
dans des combats, blessés, les bras scarifiés, corps pliés et
visages fermés, vis-à-vis desquels nous n'avons aucune autre réponse qu'un moment d'écoute, une discussion, une tranche de rire
arrachée au réel. L'unique psychologue qui leur est officiellement
dédié est relativement absent, et a du être poussé à de
multiples reprises par les ONG présentes pour réellement entamer
son travail ; mais la relation de soin reste médiocre, et les
jeunes préfèrent souvent s'en passer. Quelques personnes s'activent
pour les aider, donnent de leur cœur et de leur temps ;
quelques pépites d'humanité dans l'ombre froide d'un camp.
Ce
soir de mars, après avoir été emmené à l'intérieur de la cabine
médicale, le jeune a repris conscience de son environnement et a pu
retourner dehors, dans l'espace d'attente de la clinique. Autour de
lui, trois amis sont réunis. Sa tête repose sur les genoux de l'un
deux, qui lui caresse les cheveux pour l'apaiser. Un autre lui tient
la main, et lui parle doucement. Le dernier, celui qui parle le mieux
anglais, se fait interprète et témoigne son inquiétude à l'équipe
médicale – puis, il demande quoi faire. Il a 16 ans. Il vient
d'Afghanistan, il est un rescapé d'une route dont on n'imagine que
trop peu la violence, il est retenu entre des barbelés aux pourtours
d'une Europe qui ne veut pas de lui, ses bras sont eux aussi striés
de fines et parallèles cicatrices. Il demande quoi faire pour aider
son ami, parce que cette nuit, il sait qu'il seront seuls pour
prendre soin de lui. Ils finissent par sortir en le soutenant par les
épaules, prévenants, doux, toujours inquiets. Une solidarité dont
les mots ne peuvent décrire la beauté.
Camp de Moria, Lesbos, mars 2019
|
Un
jour, en avril, il est 21h. A la porte de la clinique, mon collègue
m'appelle. « A French speaker is here ». L'homme
en question a un visage doux, il est jeune, ses gestes sont lents,
précautionneux. Il m'explique qu'il emmène avec lui des personnes
qu'il « a trouvé ». Il s'écarte alors et apparaissent
deux hommes et deux femmes. Les deux hommes ont le regard dans le
vide, le visage inexpressif ; ils sont immobiles et dissociés
du réel. L'une des femmes est recroquevillée, masquée sous une
capuche ; l'autre tremble, promène un regard furtif et angoissé
sur ce qui l'entoure, la foule, le bruit, l'agitation. Aucun.e ne
répond à mes paroles ; seule la voix d'Armand*, qui les a
accompagné.es ici, peut les atteindre. Il lui faut quelques minutes
pour les faire entrer un à un dans la clinique, puis pour les faire
asseoir. Il m'expose leurs noms, la langue qu'ils parlent et le pays
d'où ils viennent. « J'ai regardé leur police paper,
c'est comme cela que j'ai su leur nom » (1). Ils et elles
viennent d'Afrique de l'Ouest, centrale et de l'Est. Leur souffrance
transparaît dans chaque geste, ou dans chaque absence de gestes.
Leur passé, qu'ils ont ensuite déroulé entre les murs de la cabine
médicale, est une déchirure, une longue série de violence et de
perte. Après ces consultations, deux médecins expérimenté.e.s ont
fondu en larmes.
Nous
avons vu passer, et revenir, tant de personnes dont de brutales
fables dénaturent l'existence et le parcours, à travers les termes
de « migrants économiques ». L'ignominie des mots
transparaît avec plus de force encore à la vue de leur détresse
(2). De manière plus générale, face à la situation psychologique
alarmante d'une grande partie des habitant.e.s de Moria (3), les
acteurs et actrices de terrain se retrouvent relativement
désarmé.e.s. N'est présente qu'une dizaine de
psychologues et psychiatres pour 5.500 personnes. Les chances de
recevoir un soutien psychologique sont extrêmement minces, pour des
personnes ayant souvent vécu ou été témoins de la guerre, de
tortures, de violences sexuelles, d'emprisonnement abusif, de la mort
de proches ou de persécutions. De nombreux enfants souffrent eux
aussi de symptômes dépressifs, voire de PTSD (post-traumatic
stress disorder, état de stress post-traumatique). Médecins
Sans Frontières (MSF) a ainsi pu indiquer qu'à la fin de l'année
2018, 3 enfants avaient tenté de se suicider (4). Apprendre qu'une
personne que l'on a reçue à la clinique dans un état de détresse
profonde a pu avoir accès à une aide substantielle résonne avec
une puissance indicible dans nos cœurs. Et, en revoyant un mois plus
tard l'un des hommes de cette nuit-là, méconnaissable car ayant
repris vie après avoir eu accès à une aide psychologique de la
part de MSF, j'ai été inondée par une joie profonde.
Ce
soir d'avril, sur un banc, alors qu'ils et elles attendent d’être
reçues, conscient.e.s ou non de l'endroit où elles se trouvent –
l'esprit déconnecté ou rattaché à un passé vivant – Armand
s'agenouille successivement auprès d'eux et d'elles, prévenant,
attentif, profondément et admirablement humain. Lui-même rescapé
d'un monde déchiré, retenu dans un camp-frontière depuis des mois,
il donne tout de lui pour des inconnu.e.s. Une main posée sur une
épaule, des paroles réconfortantes, un prénom répété avec
douceur pour tenter de renouer l'autre avec l'ici ; autant de
gestes qui, dans l'univers du camp, prennent une dimension imposante
et requièrent un courage bouleversant. Il est revenu plusieurs fois
avec des personnes « trouvées », elles aussi, dans le
camp, tout entier dédié à les rassurer, lorsqu'elles se trouvent
imprégné.e.s d'un passé qui ne passe pas, pas encore : « Non,
ici ce n'est pas la prison, c'est une clinique médicale, ils sont là
pour t'aider, et je reste avec toi ». Une solidarité dont les
mots ne peuvent décrire la force.
La
survivance des solidarités, des rires, des complicités, des ponts
jetés entre les un.e.s et les autres, du combat pour la liberté de
circuler, de s'installer, de vivre, forme des lignes de fuite. Des
possibles. Et de l'espoir.
Camp de Moria, Lesbos, mars 2019
|
* Le prénom a été modifié.
(1)
Sur la réduction de l'existence à une série de morceaux de
papiers, Papiers,
sur ce blog, 27/02/2017.
(2)
Faire
l'économie du réel, sur ce blog, 03/04/2019.
(3)
Voir le rapport de Médecins Sans Frontières, « Confronting
the mental health emergency on Samos and Lesvos. Why the containment
of asylum seekers on the Greek islands must end ».
S'il date de 2017, la situation ne s'est en aucun cas améliorée,
voire s'est fortement aggravée, notamment
sur l'île de Samos, où plus de 4.000 personnes vivent dans et
surtout autour d'un camp prévu pour 700 personnes.
(4)
Voir le documentaire de France 24, « Migrants
à Lesbos, la vie en suspens », 12/04/2019, 16'44.
mercredi 3 avril 2019
Faire l'économie du réel
« Parce
qu'il implique inévitablement une aggravation continue des risques
pris par les migrant·e·s, le contrôle aux frontières est en
lui-même producteur de violence, et se doubles d'une entreprise de
légitimation. […] Il s’agit d’expressions dont la seule
énonciation a le pouvoir de formuler des jugements, d'attribuer des
responsabilités, de proférer des accusations, permettant de rendre
aisément descriptibles des événements complexes en les pourvoyant
d'une signification à haute teneur morale. […]
[La] différenciation actuellement faite entre migrants et réfugiés charrie des représentations des personnes qui vont bien au-delà d'ayant-droit auquel elles peuvent ou non prétendre. Ce qui confère sa robustesse à cette différenciation de deux statuts migratoires, c'est le contenu moral qui vient se superposer à la différence objective juridique. Elle évoque des motivations à la mobilité dont l'une est plus vertueuse que l'autre […].
L’opposition réfugié/migrant économique est devenu un élément essentiel d’une politique migratoire qui depuis 2015 a été de plus en plus clairement reconfigurée comme une entreprise de triage, qui s’est dotée de ses dispositifs de tri (les hotspots) et s’est saisie de cette catégorisation comme d’un outil de sélection [...] »
Jocelyne Streiff-Fénart (1)
Trier. En
amont, en scindant l'Humanité par des visas, des papiers, des
données biométriques, séparant celles et ceux qui prendront un
avion, un ferry, un train, de celles et ceux qui se cacheront dans
des convois, s'entasseront sur des canots pneumatiques, ou marcheront
à l'ombre des radars.
Trier. En
aval, sur quelques kilomètres carrés de terre, espaces-frontières,
cerclés de grillages et de barbelés.
Dans les hotspots grecs, l'attente du premier entretien, pour sa demande d'asile, s'étire : des dates sont données puis annulées, les espoirs flottent ou se diluent. Pour sortir d'ici, il faut avoir une histoire jugée consistante. M.S., un ami venu du Yémen, en parle ainsi : « Mon avocat était hyper content en lisant mon dossier. Il m'a demandé : « C'est vrai, c'est vrai tout ça ? ». Je lui ai dit que oui, j'ai rien inventé, et il m'a dit qu'alors ouais j'avais un dossier en béton ». Le passé des personnes vivant dans les camps doit former un rempart contre la prison et l'expulsion, rempart contre lequel les agents en charge de l'examen des demandes d'asile viendront gratter, afin d'y déceler des failles éventuelles, des ruses soupçonnées, des évitements suspects.
Traquer
les mots, chercher les contradictions ou les provoquer. Forcer les
mots, aussi, puisqu'au mépris de la difficulté de leur énonciation,
toutes et tous doivent dire
ce qui justifie leur présence dans l'Union Européenne, toujours
déjà coupables d'être parvenu·e·s à s'immiscer entre les
dispositifs de surveillance qu'elle a dressés sur leur route.
Pour
certain·e·s, avant même l'exposition d'une histoire, surgit
une autre forme de culpabilité anticipée, inscrite par d'autres sur
leurs papiers : celle de non seulement franchir une frontière
interdite, mais de le faire en étant né dans un pays préalablement
constitué comme facteur négatif. Le racisme s'exprime sans gêne et
de façon routinière à Moria, le camp en lui même est une
institution raciste. Comme toute institution, il possède ses règles
officieuses ; et l'une d'elle est de transmuer la nationalité
de certain·e·s en présomption
d'illégitimité. La séparation manichéenne et absurde tracée
entre réfugiés potentiels et migrants dits économiques apparaît
dès lors dans toute sa brutalité : les personnes venant du
Pakistan, du Bangladesh, du Maghreb et de nombreux pays d'Afrique
subsaharienne sont, dès leur arrivée, enfermées dans le centre de
rétention à l'intérieur du camp. Les pays dont ils proviennent les
rendent, aux yeux des autorités, déjà suspectes d'être venues
pour des raisons condamnables, car « économiques ». La
violence d'une mise en rétention arbitraire, souvent pour plusieurs
mois, est donc toujours déjà justifiée.
| Centre de rétention à l'intérieur du camp de Moria, Lesbos, Grèce, mars 2019 |
Il ne s'agit néanmoins
jamais, pour les autorités, de distinguer les réfugié·e·s des
migrant·e·s dits économiques. Ces deux catégories ne sont que des
abstractions absurdes, servant une logique de rejet général
des populations indésirées. Celles-ci sont en définitive perçues
comme un tout, une masse, ce que révèlent les étranges métaphores
liquides souvent utilisées pour les décrire – « vagues »,
« flots », « afflux », « pression »
migratoires, qu'il s'agirait dès lors d' « endiguer »
(2). Dès lors, s'il existe de multiples outils de séparation
(vrai·e·s/faux réfugié·e·s, personnes
qualifiées de « vulnérables » ou non, etc.) menant à
un traitement différencié, celui-ci reste, pour toutes et tous les
migrant·e·s illégalisé·e·s, marqué par la violence. Dans la
mesure où ils et elles sont collectivement constitué·e·s comme
une menace, les camps, les interrogatoires, la brutalité policière,
la surveillance constante, se trouvent excusés :
« Puisque les
corps rendus minoritaires sont une menace, puisqu'ils sont la source
d'un danger, agents de toute violence possible, la violence qui
s'exerce en continu sur eux, à commencer par celle de la police et
de l’État, ne peut jamais être vue comme la violence crasse
qu'elle est : elle est seconde, protectrice, défensive – une
réaction, une réponse toujours déjà légitimée » (3)
Au sein de ce groupe
homogénéisé, les personnes rejetées lors de la procédure de
demande d'asile ne sont pas des migrant·e·s économiques, elles
sont produites comme migrant·e·s économiques. Ils et elles
sont construit·e·s comme les plus indésirables parmi les
indésirables, et leur qualification d' « économiques »
sert tout autant de justificatif au tri des êtres humains (il
faudrait bien séparer le bon grain de l'ivraie) qu'à leur détention
et à leur expulsion. Mais cette fabrication d'une figure
fantasmatique dépasse largement le cadre des camps et des procédures
d'asile – elle se déploie dans des discours, partout en Europe,
relayés par une multitude d'acteurs médiatiques et politiques. Ces
discours supposent des causes de départ uniformes, injustifiées,
condamnables – « économiques ».
Je ne désire en aucun
cas participer à cette entreprise de classification des vies
consistant à évaluer le droit de voyager et de s'installer ailleurs
à l'aune des expériences vécues par les individus. Mais je tiens à
relayer quelques éclats des histoires qui m'ont été transmises
par des personnes qui sont
immédiatement classifié·e·s, par ceux et celles qui croient
savoir, comme « migrant·e·s économiques », parce
qu'elles sont Noires et viennent du Togo, du Burkina Faso, de la
République Démocratique du Congo ou du Cameroun. Ces récits m'ont
frappé au cœur, au corps, et ont montré avec le plus de clarté
possible la violence des mots « migrant·e·s économiques »,
de ces mots faisant l'économie
du réel. Ces récits
ont surgi là, au milieu du camp de Moria, dans une clinique médicale
faite de préfabriqués, de grillages et de toiles du HCR, alors que
je servais de traductrice pour des consultations. Ces récits ne sont
qu'une infime part des expériences traumatiques avec lesquelles des
milliers de personnes doivent composer dans un environnement
précaire, hostile, violent, aux portes de l'Europe. Ces récits, ce
sont ceux contant un passé marqué par la torture, la mort, les
persécutions, par de multiples viols, par la fuite et le désespoir.
Nous ne posons pas de questions, les mots arrivent. Les corps parlent aussi : traces de torture, douleurs
chroniques, larmes. Mots et silences, langage du regard, des mains,
des muscles.
La
plupart des personnes qui ont déroulé ainsi leur histoire ne
peuvent plus dormir, les cauchemars surgissent systématiquement,
parfois même à l'état de veille, apparitions hallucinatoires, et les pensées se multiplient à la
nuit tombée. Certain·e·s ne peuvent même plus fermer les
yeux sans revivre, revoir, re-sentir, ce qu'ils et elles ont vécu.
Pouvons-nous imaginer ce que signifie vivre sans pouvoir pouvoir
fermer les yeux ?
| "Jungle", à coté du camp de Moria, Lesbos, Grèce, mars 2019. |
(1)
Streiff-Fénart, Jocelyne, « Pour en finir avec la moralisation
de la question migratoire », Mouvements, n°93/1, 2018.
(2)
A ce sujet, voir : Bernardot, Marc, « Petit traité de
navigation dans la langue migratoire », Multitudes,
n°64, 2016.
(3)
Dorlin, Elsa, Se défendre. Une philosophie de la violence,
éditions La Découverte, « Zones », 2017, p13.
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